America’s Cup, 175 ans : le rêve français à l’épreuve du temps
De Marcel Bich à la famille Kandler, des 12 Metre aux AC75 volants, la France poursuit depuis plus d’un demi-siècle le même rêve : devenir un jour la cinquième nation à soulever l’Aiguière d’argent.
Le 22 août 1851, America remportait autour de l’île de Wight une course qui allait donner naissance au plus ancien trophée sportif international encore disputé. Cent soixante-quinze ans plus tard, la France court toujours après l’Aiguière d’argent. Elle ne l’a jamais soulevée, mais elle en a épousé l’histoire, les révolutions et les rêves. De Marcel Bich à la famille Kandler, de Newport à Naples, retour sur une relation aussi longue que passionnelle.
Il y a dans l’histoire de l’America’s Cup une petite ironie que les Français pourraient volontiers revendiquer.
Quelques semaines avant la course fondatrice du 22 août 1851 autour de l’île de Wight, la goélette America, venue des États-Unis défier les meilleurs yachts britanniques, fait escale au Havre. Arrivée le 9 juillet, elle y connaît trois semaines de préparation intensive avant de reprendre la mer, le 31 juillet, vers l’île de Wight et d’entrer dans la légende.
La France était donc là, quelque part, avant même que l’America’s Cup ne porte son nom.
Il lui faudra pourtant attendre plus d’un siècle avant de s’y engager véritablement.
Marcel Bich, le rêve français
À la fin des années 1960, un homme va tout changer.
Marcel Bich a bâti un empire industriel autour d’un objet d’une simplicité absolue : le stylo à bille. Mais le Baron voit beaucoup plus grand. Il veut l’America’s Cup.
À l’époque, la compétition appartient presque exclusivement au monde anglo-saxon. Le New York Yacht Club détient le trophée depuis 1851 et semble imprenable. Les Australiens et les Britanniques tentent régulièrement de faire tomber l’empire américain. La France, elle, doit encore apprendre.
Marcel Bich ne lésine sur rien.
Il achète plusieurs 12 Metre pour combler le retard français, rassemble des marins parmi les meilleurs du pays et fait appel à Éric Tabarly, alors immense figure de la voile française. Louis Noverraz, Jean-Marie Le Guillou, Popie Delfour rejoignent également l’aventure. L’architecte André Mauric travaille sur le futur France. Le Baron investit, expérimente, observe, recommence.
En 1970, France découvre Newport, temple absolu de l’America’s Cup.
Les Tricolores ne passent pas les éliminatoires, mais quelque chose vient de commencer.
Bich reviendra en 1974, en 1977 puis une dernière fois en 1980. Quatre campagnes successives, des bateaux construits, des équipages renouvelés, des milliers d’heures consacrées à comprendre cette compétition si particulière. Bruno Troublé prend progressivement une place centrale et conduit France III jusqu’en finale de la sélection des challengers en 1980, battu par Australia.
Marcel Bich ne gagnera jamais l’America’s Cup.
Mais il aura réussi autre chose : installer durablement la France dans son paysage.
De French Kiss aux années 2000, la France s’installe
Après Bich, le fil ne se rompt pas.
En 1983, France III, désormais porté par Yves Rousset-Rouard et toujours barré par Bruno Troublé, est éliminé par Australia II, qui quelques semaines plus tard mettra fin à 132 années de domination américaine.
Puis vient Fremantle, en 1987. Une édition devenue mythique, dans le vent fort et la houle australienne. La France y aligne deux projets, dont French Kiss, porté par Serge Crasnianski, dessiné par Philippe Briand et mené par Marc Pajot. Le bateau atteint les demi-finales de la Louis Vuitton Cup et signe l’une des plus belles performances françaises de l’époque.
Cinq ans plus tard, à San Diego, Ville de Paris, toujours avec Marc Pajot, atteint à son tour les demi-finales de la sélection des challengers.
La France s’installe alors durablement dans le paysage. De 1970 à 2007, en dehors des États-Unis, elle est le seul pays à participer à toutes les éditions de l’America’s Cup.
Les projets et les générations se succèdent : France 2-3 en 1995, 6e Sens en 2000 qui atteint les demi-finales de la Louis Vuitton Cup, puis Areva Challenge en 2003.
Les noms changent. La volonté demeure.
Mais au tournant du siècle, une autre histoire est déjà en train de commencer.
Les Kandler, l’America’s Cup en héritage
Chez les Kandler, la passion de la voile précède largement la naissance de K-Challenge.
À la fin des années 1980, Ortwin Kandler, qui a notamment participé aux débuts du programme Airbus, donne une forme professionnelle à cette passion en créant K-Yachting. Stephan, son fils, le rejoint. Autour d’eux se développent des projets de bateaux, des prototypes et des collaborations avec des marins engagés sur les grands circuits de l’époque, du Tour de France à la Voile à la One Ton Cup.
À leur manière, et dans le sillage ouvert par Marcel Bich, père et fils mettent des moyens, une organisation et une culture de l’innovation au service de projets français.
Mais derrière toutes ces courses, il y en a une qui les fascine plus que les autres : l’America’s Cup.
Stephan Kandler a grandi avec les images de l’America’s Cup. La victoire d’Australia II en 1983 le marque profondément. Il dira plus tard qu’il n’existe à ses yeux aucun événement « plus complexe et plus inégal », et donc aucun défi humain, sportif et technologique aussi stimulant.
Le 4 décembre 2001, il transforme cette fascination en projet.
À Paris, il annonce la création de K-Challenge et son ambition de monter un nouveau défi français pour l’America’s Cup. Ortwin le soutient.
Le nom dit déjà tout : K pour Kandler. Challenge pour l’America’s Cup.
Six ans plus tard, à Valence, Stephan est à la tête d’Areva Challenge. L’Américaine Dawn Riley, trois campagnes d’America’s Cup à son actif et victorieuse en 1992, devient responsable sportive. L’équipe rassemble neuf nationalités, s’appuie sur une génération de jeunes marins et confie la barre à Sébastien Col. Elle termine huitième de la Louis Vuitton Cup.
Les moyens ne sont pas ceux des géants de l’époque. Stephan Kandler aime rappeler que son équipe dispose alors du deuxième plus petit budget de la compétition. Mais il défend déjà certains principes qui deviendront permanents chez K-Challenge : ouvrir le jeu, faire confiance aux jeunes, intégrer les femmes à tous les niveaux et considérer l’America’s Cup autant comme un laboratoire technologique et humain que comme une simple campagne sportive.
Après Valence, tout aurait pu continuer. Le budget était réuni mais...
L’interminable conflit juridique entre Alinghi et BMW Oracle Racing, qui conduira au duel de 2010, brise pourtant la dynamique et rend impossible la pérennisation du projet français tel qu’il avait été imaginé.
Stephan Kandler s’éloigne des pontons.
Mais jamais vraiment de l’America’s Cup.
Des Français vainqueurs, mais pas encore la France
Le paradoxe français se poursuit.
Le pays n’a jamais remporté le trophée sous ses propres couleurs. Pourtant, ses compétences irriguent depuis longtemps les meilleures équipes étrangères.
En 2010, il n’y a pas de Challenger français à Valence. Mais la France est bien présente dans la victoire américaine de BMW Oracle Racing. Joseph Ozanne participe au développement de l’aile rigide du trimaran américain et Thierry Fouchier fait partie de l’équipage vainqueur. Il devient ainsi le premier marin français à remporter l’America’s Cup.
Ingénieurs, architectes, marins, spécialistes des composites ou de la performance : au fil du temps, l’America’s Cup se nourrit largement de l’expertise française.
Une richesse qui alimente aussi une frustration : pourquoi un pays capable de produire autant de talents n’a-t-il jamais réussi à les réunir suffisamment longtemps sous le même pavillon ?
2017, le retour des Bleus
Après une absence en 2013, la France revient aux Bermudes en 2017 avec Groupama Team France.
Franck Cammas mène le projet, entouré notamment de Michel Desjoyeaux et Olivier de Kersauson.
L’America’s Cup a encore changé de dimension. Les catamarans volent désormais sur leurs foils, les vitesses explosent, les marins deviennent des athlètes et la technologie prend une place toujours plus importante.
Les Français remportent des courses, rivalisent avec les meilleurs, mais ne parviennent pas à accéder aux demi-finales.
Une fois encore, l’aventure s’arrête avant le Match.
Puis la France est absente de l’édition 2021 à Auckland.
La longue histoire semble marquer une nouvelle pause.
K-Challenge, vingt ans après
Stephan Kandler, lui, n’a jamais cessé de regarder vers l’America’s Cup.
En 2021, convaincu que la France possède les marins, les ingénieurs et les technologies nécessaires, il s’associe à Bruno Dubois, autre grande figure du yachting international.
Deux ans plus tard, le 3 janvier 2023, les deux hommes déposent officiellement la candidature française à la 37e America’s Cup, sous les couleurs de la Société Nautique de Saint-Tropez.
Un mois plus tard, Accor s’engage dans l’aventure. Orient Express Racing Team est né.
Pour Stephan Kandler, c’est un retour, mais aussi une deuxième tentative menée à la tête de K-Challenge, plus de vingt ans après la création de la structure.
Le défi est colossal.
Les adversaires travaillent sur leurs AC75 depuis plusieurs années. Le projet français, lui, démarre tard. En dix-huit mois, K-Challenge doit recruter près de 120 personnes, construire un AC75, exploiter un AC40, développer un bateau à hydrogène et constituer trois collectifs : Challenger, Youth et Women.
À Barcelone, l’apprentissage est brutal. Les Français montrent des éclairs de performance, mais manquent de temps face à des équipes installées depuis plusieurs cycles. Orient Express Racing Team est éliminé à l’issue des Round Robins de la Louis Vuitton Cup, aux portes des demi-finales.
Le résultat sportif laisse forcément un goût d’inachevé. Mais au regard du défi relevé en dix-huit mois, Barcelone constitue une étape fondatrice.
Car cette fois, quelque chose d’essentiel change.
K-Challenge ne disparaît pas avec la fin de l’aventure barcelonaise.
Une grande partie du management reste en place. Les outils développés ou acquis pour 2024 sont conservés : l’AC75, l’AC40 et l’ensemble des actifs techniques qui représentent autant de connaissances, de données et de temps déjà accumulés.
Lorsque la nouvelle campagne est véritablement lancée, en mars 2026, K-Challenge peut ainsi rappeler une grande partie des collaborateurs qui avaient vécu Barcelone, plutôt que de reconstruire une organisation entière.
À ce socle viennent s’ajouter de nouvelles compétences. Des Français ayant acquis une expérience précieuse au sein d’autres grandes équipes rejoignent le projet, à l’image de Philippe Presti ou Lucas Delcourt. Des talents internationaux viennent également renforcer le collectif, comme Mickey Ickert, tandis que l’équipe navigante accueille des marins du plus haut niveau mondial tels que les champions olympiques Diego Botín et Florian Trittel.
La différence avec Barcelone tient peut-être là : du temps gagné, de l’expérience conservée et de nouvelles compétences ajoutées à celles déjà présentes.
Là où tant de défis français ont dû repartir de zéro après chaque édition, Stephan Kandler et Bruno Dubois peuvent cette fois construire sur l’existant.
C’est peut-être là que se joue la véritable filiation avec Marcel Bich.
Non pas simplement dans la volonté de participer à l’America’s Cup, mais dans cette obstination à revenir, à apprendre et, surtout, à capitaliser sur ce qui a déjà été construit.
Naples 2027, la troisième campagne de Stephan Kandler
Le 21 janvier 2026, K-Challenge officialise son inscription pour la 38e America’s Cup à Naples.
Pour Stephan Kandler, il s’agit d’une troisième campagne à la tête d’un Challenger français, après Valence 2007 et Barcelone 2024.
Mais, pour la première fois, deux campagnes K-Challenge s’enchaînent réellement.
Le projet ne repart ni sans bateau, ni sans outils, ni sans mémoire collective. Il dispose d’un management expérimenté, d’actifs techniques déjà éprouvés et d’une partie importante des femmes et des hommes qui ont construit la campagne précédente.
K-Challenge fait désormais partie des membres fondateurs de la nouvelle gouvernance de l’America’s Cup, aux côtés d’Emirates Team New Zealand, Athena Racing, Luna Rossa et Tudor Team Alinghi. Une position difficilement imaginable lorsque Stephan annonçait son premier défi à Paris en 2001.
Cent soixante-quinze ans après la victoire d’America, la France est donc toujours là.
Ce sera sa 15e participation à l’épreuve.
Depuis mars 2026, le Challenger porte un nouveau nom : La Roche-Posay Racing Team.
Quentin Delapierre mène l’équipe navigante, tandis que Philippe Presti, double vainqueur de l’America’s Cup, en assure la direction sportive. À Lorient, l’AC75 français a retrouvé son élément au début de l’été. Une première historique : jamais encore un AC75 n’avait navigué en France.
Mais le véritable rendez-vous est ailleurs.
À Naples, en 2027.
L’America’s Cup y ouvrira une nouvelle page de son histoire. Pour la première fois en 175 ans, la Louis Vuitton Cup débutera par six courses en flotte réunissant simultanément les sept AC75, les 22 et 23 mai, avant le retour au match racing qui constitue depuis toujours son essence.
Challenger, Youth, Women : le projet français ne repose désormais plus sur un seul équipage, mais sur plusieurs générations.
L’ambition dépasse donc une édition.
Elle consiste à construire ce que la France a si souvent eu du mal à préserver dans l’America’s Cup : la continuité.
175 ans plus tard, toujours le même rêve
L’histoire française de l’America’s Cup est faite d’hommes qui ont refusé de considérer l’impossible comme une réponse définitive.
Marcel Bich fut le premier à inscrire la France durablement dans l’America’s Cup. Il y consacra quatre campagnes et une part considérable de son énergie et de ses moyens.
Plus d’un demi-siècle plus tard, la famille Kandler porte à sa manière le même entêtement. Ortwin d’abord, en transmettant à son fils le goût des bateaux, de l’innovation et des défis que les autres jugent trop grands. Stephan ensuite, en fondant K-Challenge en 2001 et en revenant aujourd’hui pour une troisième campagne.
Entre les deux générations, des dizaines de marins, d’architectes, d’ingénieurs et d’entrepreneurs ont entretenu le rêve : Éric Tabarly, Bruno Troublé, Marc Pajot, Bertrand Pacé, Franck Cammas, Philippe Presti, Guillaume Verdier, Juan Kouymdjian, Quentin Delapierre et tant d’autres.
Plus d’un demi-siècle d’innovations, de défis, d’obstination et de transmission relie aujourd’hui Marcel Bich à la nouvelle génération française.
L’America’s Cup fête aujourd’hui ses 175 ans.
La France, elle, attend son heure.
Elle n’a jamais soulevé l’Aiguière d’argent. Seules quatre nations — les États-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Suisse — y sont parvenues depuis 1851.
Mais s’il est une chose que cette histoire enseigne, c’est que l’America’s Cup ne se gagne presque jamais en ne participant qu'une fois.
Elle se gagne en apprenant.
En construisant.
En transmettant.
Et surtout, en revenant.
Encore.
Et encore.
Jusqu’au jour où l’histoire bascule.