Dans les coulisses du déménagement de La Roche-Posay Racing Team
À Lorient, l’AC75 de La Roche-Posay Racing Team poursuit sa préparation. À près de 2 000 kilomètres de là, sur les rives de la baie de Naples, sa future base sort progressivement de terre. Entre les deux villes, une petite équipe orchestre le transfert du bateau, de dizaines de conteneurs et d’une grande partie des collaborateurs de K-Challenge. Un déménagement hors norme qui doit s’effectuer sans interrompre la course.
À Bagnoli, les routes ne sont pas encore toutes achevées. Les engins de chantier circulent dans la poussière, les grues se partagent l’espace et les accès changent au gré des travaux. Au bord de la baie de Naples, avec le Vésuve pour horizon, les futures bases de la 38e America’s Cup commencent à dessiner un nouveau paysage.
Celle de La Roche-Posay Racing Team n’est encore qu’un vaste jeu de construction.
Des structures métalliques, des éléments de façade, des planchers et des conteneurs attendent de retrouver la place qui leur a été attribuée sur les plans. Dans quelques semaines, ils formeront un bâtiment technique de 1 320 m², une base de vie de 440 m² et un espace d’hospitalité de 330 m² tourné vers la mer.
Au milieu de ce chantier, Émilie Llorens surveille les livraisons, les accès, les raccordements et l’enchaînement des interventions. Responsable des opérations et de la logistique au sein de K-Challenge, elle pilote, avec Léo Chapalain - responsable des opérations techniques - l’une des opérations les moins visibles, mais tout aussi déterminantes de la campagne française : déplacer progressivement une équipe de l’America’s Cup de Lorient à Naples sans jamais ralentir sa préparation sportive.
« Pour les marins, la compétition aura lieu en 2027. Pour nous, c’est maintenant que ça se joue », résume-t-elle.

Un bateau à Lorient, une base à Naples
À 1 911 kilomètres de Bagnoli, la base lorientaise de K-Challenge fonctionne encore à plein régime.
Environ 80 personnes y travaillent quotidiennement autour de l’AC75 : marins, ingénieurs, techniciens, designers, spécialistes de la performance et fonctions support. Le bateau doit continuer à naviguer, être entretenu et développé jusqu’à son départ pour l’Italie.
Dans le même temps, une partie des équipements qui l’entourent doit déjà prendre la route de Naples.
C’est toute la difficulté de l’opération : préparer la future base sans déséquiper trop tôt celle de Lorient.
« Beaucoup d’éléments nécessaires à la construction de Naples étaient stockés dans des conteneurs également utilisés par les équipes techniques », explique Émilie Llorens. « Nous avons donc travaillé avec chaque département pour déterminer ce qui pouvait partir et ce qui devait absolument rester disponible pour continuer à faire naviguer le bateau. »
Les caisses sont ouvertes, les équipements triés, les priorités réévaluées. Certains éléments ont quitté Lorient ; d’autres attendront les dernières navigations. Le mât, les voiles, les systèmes électroniques, le matériel de gréement, les outils et les moyens nautiques d’assistance voyageront avec le bateau selon une séquence soigneusement établie.
Le calendrier ne tolère guère l’improvisation. Envoyer un équipement trop tôt pourrait ralentir les opérations en Bretagne. Le faire partir trop tard risquerait de retarder la reprise des navigations à Naples.
Pendant les phases les plus intenses, jusqu’à deux camions quitteront Lorient chaque jour. Environ 30 conteneurs doivent transiter vers l’Italie. En ajoutant les convois exceptionnels nécessaires à l’AC75 et aux trois semi-rigides, près de 40 transports seront mobilisés, avec des chargements compris entre 10 et 25 tonnes.
Le transfert s’étalera sur plusieurs semaines, jusqu’à la mi-septembre.

Un chantier au milieu des chantiers
À Naples, La Roche-Posay Racing Team ne travaille pas seule.
La base française se construit au milieu de celles de ses concurrents, elles-mêmes intégrées au chantier plus vaste du futur village de l’America’s Cup. Chaque intervention doit être coordonnée. Une grue immobilisée sur une voie, une tranchée ouverte ou la livraison d’une structure peuvent modifier l’accès de plusieurs équipes.
« Notre chantier est au beau milieu d’un immense chantier », sourit Émilie Llorens. « Cela impose beaucoup de coordination. Chaque semaine, les responsables des différentes bases se réunissent avec l’organisation pour anticiper les mouvements, les accès et l’utilisation des équipements lourds. »
Le site de Bagnoli est en pleine transformation. Ancien territoire industriel longtemps délaissé, ce quartier de Naples doit accueillir les équipes et les infrastructures de l’événement. Les réseaux d’eau et d’électricité sont progressivement amenés jusqu’aux parcelles. Les voiries se dessinent. Les règles de circulation et de sécurité évoluent à mesure que le chantier avance.
L’équipe française reste responsable de sa propre installation, mais dépend nécessairement du calendrier général.
Il faut donc avancer tout en conservant une marge d’adaptation permanente.
« Tout ne dépend pas de nous. Nous pouvons avoir prévu une intervention, mais si la route n’est pas accessible ou si le raccordement n’est pas terminé, il faut être capable de réorganiser le programme immédiatement. »
Trois personnes travaillent actuellement sur place. Elles seront progressivement rejointes par une équipe qui ne devrait pas dépasser une dizaine de personnes, épaulée par trois entreprises spécialisées.
Une organisation réduite au regard de l’ampleur du projet.
« Nous avons une petite équipe composée de véritables couteaux suisses », poursuit Émilie. « Chacun a son domaine, mais tout le monde est capable de travailler sur plusieurs sujets et de venir aider les autres. Sans cette polyvalence, il serait difficile de mener autant de projets en parallèle. »
Une base qui a déjà traversé la Méditerranée
Les bâtiments qui prennent forme à Bagnoli ne sont pas entièrement nouveaux.
Une grande partie d’entre eux provient de Barcelone, où ils avaient été utilisés pendant la précédente America’s Cup. K-Challenge a choisi de démonter ses structures temporaires, de les stocker puis de les adapter à la configuration napolitaine.
Le système ressemble à un jeu de Lego à l’échelle d’une équipe sportive : piliers, planchers, murs et façades peuvent être démontés, transportés puis assemblés différemment.
« Nous réutilisons pratiquement tout. Cela nous donne une longueur d’avance parce que nous connaissons déjà les bâtiments, leurs usages et leur fonctionnement. Il faut les adapter à un site plus compact, mais nous ne repartons pas d’une page blanche. »
Le plus grand volume accueillera le cœur technique de l’équipe : l’AC75, les ateliers, le mât et une voilerie installée en mezzanine. Seize conteneurs seront transformés en espaces de travail spécialisés.
À quelques mètres, la team base réunira les bureaux, la cuisine, la cantine et les lieux de vie. L’espace d’hospitalité disposera de sa propre cuisine et accueillera les partenaires et les invités au bord de l’eau.
La réutilisation des structures réduit également l’empreinte du projet. À Barcelone, d’importantes fondations en béton avaient été nécessaires. À Naples, K-Challenge a privilégié des fondations métalliques démontables, susceptibles d’être réemployées sur un autre site.
Lorsque l’équipe repartira, elle emportera avec elle l’essentiel de sa base.
Près de 80 portes à ouvrir
Les conteneurs et les bateaux ne constituent pourtant qu’une partie du déménagement.
À la rentrée de septembre, une grande partie des collaborateurs de K-Challenge dédiés à la 38e America’s Cup quitteront à leur tour leur port d’attache lorientais. Les départs auront lieu en deux grandes vagues : les équipes techniques à terre, puis les marins et les personnels directement liés aux navigations.
Certains s’installeront seuls. D’autres arriveront avec leur conjoint ou leurs enfants. La majorité restera en Italie jusqu’à la fin du mois de juillet 2027.
Il faut donc trouver non pas quelques hébergements temporaires, mais de véritables lieux de vie.
Entre 75 et 80 logements, représentant 90 à 100 chambres, sont recherchés dans quatre secteurs : Bagnoli, Pozzuoli, Posillipo et Vomero. Huit agences immobilières locales travaillent simultanément pour K-Challenge.
L’objectif est de maintenir les collaborateurs à moins de vingt minutes de la base, tout en tenant compte des situations individuelles.
Les personnes seules privilégient souvent la proximité du chantier. Les familles recherchent davantage d’espace, un environnement rassurant et un accès facile aux écoles. Cinq familles, environ 17 conjoints et moins de dix enfants sont concernés. Sept enfants devront être scolarisés à Naples.
« Pour un événement de quelques semaines, il est possible d’attribuer un logement à chacun sans laisser beaucoup de choix », explique Émilie Llorens. « Ici, les gens vont vivre à Naples pendant plusieurs mois. Nous voulons qu’ils puissent se projeter, que leur famille se sente bien et que le logement corresponde réellement à leurs besoins. »
Une plateforme numérique rassemble les offres disponibles. Les collaborateurs peuvent consulter les appartements, transmettre leurs préférences et échanger avec l’équipe logistique avant la signature.
L’accompagnement va au-delà de l’immobilier. K-Challenge a pris contact avec l’école française, le consulat et les structures locales. Une liste de médecins, pédiatres et dentistes francophones ou anglophones est en cours de constitution. Des solutions sont recherchées pour les crèches et la vie quotidienne.
Car une connexion Internet qui ne fonctionne pas, une école trop éloignée ou un logement mal adapté peuvent rapidement devenir des problèmes de performance.
L’équipe a fait un choix : les logements devront être prêts dès l’arrivée des collaborateurs.
Aucune nuit d’hôtel n’est prévue pendant la transition. À partir de septembre, chacun doit pouvoir récupérer directement ses clés et s’installer.
Derrière cette apparente simplicité se cache une longue liste de vérifications : eau, électricité, Internet, mobilier, contrats, état des lieux et accès au logement.
En parallèle, les besoins demeurent importants à Lorient. Le programme sportif ayant évolué, 31 appartements temporaires ont dû être trouvés pendant l’été 2026 pour des collaborateurs internationaux ou des membres de l’équipe qui avaient anticipé leur départ en rendant leur précédent logement.
« Ce sont parfois de petits sujets, mais ils arrivent tous au même moment. On ne peut pas décider de s’occuper des logements pendant un mois, puis des transports le mois suivant. Tout avance en parallèle. »
Les démarches administratives obéissent à la même logique. Cinq membres non européens ont eu besoin d’un visa leur permettant de travailler et de résider en Italie pendant plus de 90 jours. Les autres collaborateurs devront accomplir leurs formalités de résidence une fois sur place.
La préparation a commencé au mois d’avril et est menée directement en interne.
Mettre les bonnes pièces au bon endroit
Dans quelques mois, entre 60 et 100 repas seront servis quotidiennement dans la base de Naples. Près de 19 250 repas sont prévus sur l’ensemble de la campagne.
À ce moment-là, les bureaux devront fonctionner, les ateliers être équipés, les logements occupés et l’AC75 prêt à naviguer. Le chantier laissera place à une nouvelle routine, faite d’entraînements, de développement technique et de préparation sportive.
Pour Émilie Llorens, cette bascule marquera déjà une victoire.
« Quand tout le monde sera installé, que la base fonctionnera et que les marins pourront aller sur l’eau normalement, notre plus grand défi sera derrière nous. »
D’ici là, elle continuera à passer d’un sujet à l’autre : un transport à confirmer, un appartement à valider, un raccordement à déplacer, une entreprise à relancer, une route temporairement fermée.
La logistique d’une campagne d’America’s Cup ne se résume pas à déplacer des objets. Elle consiste à rendre presque invisible le travail nécessaire pour que les autres puissent accomplir le leur.
« Il faut garder une vision globale, comprendre comment toutes les pièces s’emboîtent et savoir à quel moment chacune doit intervenir », conclut-elle. « Nous oublierons probablement certaines choses. L’objectif est d’en oublier le moins possible. »
À Lorient, l’AC75 continue de voler. À Naples, sa future maison prend forme. Entre les deux, le département « Ops » de La Roche-Posay Racing team veille à ce que la course ne s’arrête jamais.